Mon travail, mon confort & moi

Merci à Sabrina pour ton témoignage, que je me suis permise de retranscrire à la première personne. Reste forte. 


« Une mélodie familière transperce le brouillard dans lequel je flotte. Je me réveille. Des étoiles clignotent devant mes yeux. Je me redresse difficilement dans mon lit. Ce matin, un poids indescriptible alourdit mes omoplates et compresse ma poitrine. Pourtant, je me suis couchée tôt, hier soir.

Je pose mon pied droit au sol. Une barre métallique tambourine mon front. Puis le gauche. J’ai la nausée. Je me lève, chancelante, et m’habille mécaniquement. Je n’ai pas le temps de prendre un petit-déjeuner, je suis en retard. Sur le trajet du boulot, je suis en pilote automatique. Une voiture ne m’a pas vue traverser et freine bruyamment tout en me klaxonnant copieusement. J’ai envie de faire demi-tour, de ne pas y aller. Je regrette presque que le capot ne m’ait pas percutée.

Arrivée au travail, je souris évasivement aux collègues. La boule au ventre, je me retiens de leur cracher à la face ma bile matinale et monte sagement à mon bureau. Je piétine l’horrible moquette grise et ouvre les volets : dehors, il fait un temps magnifique. Je soupire et m’installe. Le téléphone commence déjà à sonner. Je soupire à nouveau, puis décroche, priant pour que ma voix prenne une intonation cordiale malgré ma gorge sèche. Ouf, l’appel ne m’était pas adressé. Je regarde autour de moi : la place à côté de la mienne est vide. Mon collègue a quitté l’entreprise voilà déjà plusieurs mois, emportant avec lui quelques bibelots. Le moindre bruit semble désormais décuplé en un sinistre écho.

Ma supérieure hiérarchique entre pour me saluer brièvement et repart aussitôt, laissant la porte grande ouverte. Un courant d’air chargé de parfum agresse mes narines. Aujourd’hui, il faudra mettre les bouchées doubles parce que mon collègue n’a pas été remplacé. Parce que beaucoup d’attentes sont formulées à mon égard et s’accumulent petit à petit. Ce même empilement qui abîme mes omoplates et serre ma gorge. Je suis désormais seule pour un travail qui nécessiterait deux personnes à temps plein. Je n’ose pas me plaindre parce que j’ai honte d’avouer mes faiblesses, moi qui me vantais d’avoir les épaules solides. Parce que je refuse de m’entendre dire que je n’y arriverai pas, qu’il y a trop de travail. Je ne peux pas me laisser ensevelir maintenant, alors que tout le monde a besoin de moi. Vingt minutes se sont écoulées et j’ai déjà besoin d’un café. Je ne sais pas par quoi commencer, quelle tâche effectuer. Mon agenda reste désespérément ouvert à la page du jour sans m’indiquer, en jaune fluo, ce que je dois faire. J’ai du mal à me concentrer. Je regarde tour à tour l’écran de mon portable, la porte que j’aimerais fermer à double tour, puis la fenêtre que je crève d’envie de briser. Je deviens mélancolique. Je me penche lourdement sur mes dossiers. Il me faudra trois longues heures pour venir à bout d’une mission qui n’en aurait nécessité qu’une seule, au temps de mes débuts dans l’entreprise. Une tâche stupide et insignifiante, que j’aurais normalement balayée rapidement pour passer à quelque chose de plus excitant. Mais je crois que je ne suis plus normale.

Je prends ma pause déjeuner en retard parce que j’ai été convoquée dans le bureau de ma supérieure à midi moins cinq. Je pousse un juron lorsqu’elle m’appelle, mais je m’y rends docilement. Libérée à midi quarante, l’estomac dans les talons, je décide d’inviter à la hâte un ami à manger un sandwich. J’ai besoin de mettre un pied dehors, de parler à quelqu’un. Je reprends mon poste une heure plus tard et essuie le regard noir du gérant. Oui, j’ai dix minutes de retard, mais aujourd’hui ça ne fait rien. Les quatre dernières heures de l’après-midi s’étirent comme un vieux morceau de chewing-gum collé au fond d’une corbeille. Mon mal de crâne revient à la charge, troisième café de la journée. A 17 heures, ma supérieure revient parfumer mon bureau en me léguant une tâche « urgente » : tout doit être bouclé avant que je ne m’en aille. Concentrant mes dernières forces, j’attaque cette tâche qui me demandera bien plus qu’une heure de labeur. Au dehors, les réverbères sont allumés lorsque je salue le dernier employé présent, un mec arrivé il y a moins d’un an. Une fois, on s’était amusés à compter nos heures sup’. Mon collègue me battait à plates coutures : dans ses grosses périodes, il pouvait en cumuler jusqu’à 2 par jour, soit 10 heures par semaine. On se marrait en se disant qu’à ce tarif-là, si elles étaient récupérées, on pourrait se tailler en vacances pendant 3 mois. Ha ha ha.

Je marche rapidement pour arriver plus vite à la maison. Un ami m’appelle pour me demander si le plan apéro-concert de ce soir tient toujours, parce qu’il s’étonnait que je ne lui donne pas de nouvelles. Je lui réponds avec un pincement au cœur que je ne viendrai pas, que je suis fatiguée, que je pense tomber malade, que je suis à sec ce mois-ci. Il sait que ma paye n’est pas faramineuse et accepte de m’offrir la place. Je décline poliment. Arrivée devant le perron de ma porte, la boule au ventre se dissipe un peu pour laisser place à de l’amertume.

Un mois s’est écoulé et puis, un matin, c’est arrivé. Le poids sur mes épaules m’a écrasée si profondément que je n’arrivais plus à quitter mon lit. Dans la panique, j’ai téléphoné à un médecin pioché au hasard sur Internet parce qu’il me faudrait un arrêt de travail pour justifier cette absence. Je culpabilisais : « Merde, mon dossier ne sera pas bouclé avant demain ! ». Et puis, j’ai pris un peu de recul. Là, tout de suite, à neuf heures moins dix, alors que j’aurais dû être en route pour le boulot, je me suis sentie bien dans cette pièce que je côtoyais peu. Je me suis levée et j’ai ouvert le volet, chose que je ne faisais plus depuis longtemps. J’ai apprécié les quelques rayons du soleil qui sont venus lécher mon visage. J’ai aimé cette sérénité. J’ai salué mon voisin d’en face qui fumait sur le balcon et j’ai pris un petit-déjeuner copieux.

Je suis allée à mon rendez-vous médical en fin de matinée. Une idée, saugrenue, résonnait dans ma tête : « Et si j’en parlais au docteur ? ». Peut-être qu’il comprendrait l’origine de cette boule au ventre qui finirait un jour par se transformer en ballon de foot si elle ne se dissipait pas rapidement. Je suis arrivée à l’heure au cabinet, j’ai serré la main rugueuse du médecin et je me suis installée. J’ai prétexté un renouvellement d’ordonnance de pilule parce que les mots ne voulaient pas sortir de ma bouche. Je n’osais pas, et puis, je me suis rappelée qu’il me faudrait un arrêt maladie, parce que je ne pouvais pas poser de jours de congés. Et qu’une bête ordonnance de pilule ne serait pas un justificatif d’absence valable. Alors, je me suis lancée, marchant sur des œufs. Je lui ai dit qu’en ce moment j’étais stressée, angoissée, que j’avais beaucoup de mal à me concentrer au travail, que j’étais irritable et souvent fatiguée. Il m’a regardée droit dans les yeux sans un mot. J’ai continué : peut-être pourrais-je avoir, si c’est bien évidemment possible et envisageable, quelques jours de repos. Pour me « ressourcer ». Deux ou trois jours. Je regrettais déjà ces mots, qui laissaient bêtement croire que je n’avais pas suffisamment eu de vacances d’été. Sa réponse m’a hébétée : « Mademoiselle, l’automne arrive et nous sommes en début de semaine, ce que vous avez-là, c’est la crise du lundi matin. C’est fréquent chez les salariés. Nous sommes nombreux à être fatigués et stressés, mais si les médecins devaient mettre tout le monde en arrêt à cause de ça, la France arrêterait de tourner. Ce que vous me demandez-là, c’est un arrêt de confort, et je ne l’accorde pas facilement ». Je le regarde, interdite. Ma voix chavire et je lui explique alors que ce n’est pas « par confort » que je le demande, mais parce que ces « symptômes » que je ressens se rapprochent peut-être du surmenage. J’ai lu ça quelque part, sûrement dans un magazine à la con. Haussement de sourcils : « Si vous rencontrez des problèmes dans votre entreprise, parlez-en d’abord aux ressources humaines. » Je lui rétorque que ce service n’existe pas au sein de ma boîte. « Et bien, à votre patron alors ! » Je le vois s’impatienter. Je lui réplique calmement que nous ne sommes pas nombreux, et que je serais rapidement confrontée à un rapport de force déséquilibré. « Il faut arriver à vous faire entendre. » J’ai un nœud dans la gorge et beaucoup de rancœur, je ne peux pas parler d’une voix forte et audible. « Je ne peux pas vous donner cet arrêt mademoiselle… ». Je perds patience et lui réponds que ça ne fait rien, que j’irai voir un autre médecin. Mes yeux deviennent embués. Je crois que je commence à lui faire pitié. A l’issue d’un pénible échange, il finit par m’accorder un arrêt de travail de 3 jours et prétexte une gastro-entérite parce qu’aux yeux de la sécurité sociale, « Diagnostiquer un burn-out chez une jeune fille comme vous ne passera pas ». Je quitte le cabinet sans un mot, une colère acide remontant dans ma gorge. Ce médecin, qui ne me connaît ni d’Ève ni d’Adam, vient de me faire passer pour une tire-au-flanc alors que j’ai compté mes heures supplémentaires depuis le début de cette année. J’en ai 103. »


En 2017, 3,2 millions de Français seraient exposés à l’épuisement professionnel. Actuellement, le burn-out n’est pas encore reconnu comme maladie professionnelle.

Source : http://www.ladepeche.fr/article/2017/02/16/2518399-burn-out-3-2-millions-francais-exposes-epuisement-professionnel.html)


 

 

 

 

 

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