Du Darfour à Languimberg

Ils s’appellent Ayo, Mohammed ou Philip. Je suis allée à leur rencontre un après-midi de novembre à Languimberg, en Moselle, dans un centre d’accueil pour réfugiés. Pour humaniser des statistiques, mettre en lumière des vécus et comprendre qui sont ces migrants dont tout le monde parle tant mais que peu connaissent réellement.

ayo

– Ayo –

Ayo est nigérien. Nous entamons la discussion en anglais. Il me dit avoir 30 ans et accepte de me confier quelques fragments de son vécu. Immédiatement, il m’évoque la mort de son père, parti lorsqu’il avait 10 ans. Sa mère, elle, est décédée quand il en avait 27. Il est fan de la chanteuse nigériane Asa et a suivi une formation pour devenir coiffeur. C’est sa passion.

Ayo est gay et l’affirme ouvertement. Les coups et les humiliations, il les connait depuis l’âge de 15 ans. Ses amis et sa famille l’ont battu à plusieurs reprises parce qu’ils ne comprenaient pas cette bizarrerie qu’est l’homosexualité.

Ayo nous raconte qu’au Niger, les homosexuels se font déshabiller, souvent par des membres de leur entourage, puis sont rués de coups sous l’objectif impassible d’une caméra. La vidéo est ensuite publiée sur Internet pour apporter une ultime humiliation à la victime. Pendant notre discussion, il relève une manche et dévoile son bras gauche marqué de cicatrices. Ayo a tenu un magasin de coiffure, un « shop », qu’il a ensuite revendu pour pouvoir quitter son pays natal et venir émigrer en France, là où il pourrait aimer librement. Il me dit que de toute façon, il n’a plus personne au Niger, et que les gens le reconnaîtraient parce qu’ils l’auraient vu dans une vidéo sur Internet, que le calvaire recommencerait et que ses amis le dénonceraient à nouveau.

Un premier périple manqué l’emmène à Malte, où il est contraint de faire demi-tour parce qu’il n’a pas de passeport. Un second le fait embarquer en avion vers la Turquie depuis le Niger. Mais Ayo se fait attraper par les autorités turques et est renvoyé fissa dans son pays. Ayo débourse alors ses dernières économies dans un ultime voyage jusqu’au Maroc. De là, il prend l’avion et arrive en Espagne, où il y foule ses premiers pas d’homme libre. Déterminé, il monte dans un bus pour se rendre en France. Ayo arrive finalement à Metz, un peu par hasard.

Le jeune homme est content d’être arrivé en Moselle malgré le froid. Pendant 4 mois, il a dormi dehors. Il me relate une agression au gaz lacrymogène durant laquelle il s’est fait voler ses effets personnels. Il me décrit aussi les conditions dans lesquelles il a séjourné dans un centre d’accueil éphémère, près de Blida. Moins de 5 toilettes et douches y étaient installés, soit une poignée ridicule pour la centaine d’hommes et de femmes hébergés ici en urgence. Il n’y avait pas suffisamment de tentes pour abriter tout le monde. Les bénévoles s’activaient autant que se peut, mais les moyens matériels faisaient défaut et seuls les dons de quelques uns comblaient partiellement ce manque. Ayo avait néanmoins fait la rencontre d’autres migrants comme lui, et celle un peu plus heureuse d’un ami venu du Niger, Philip, qui séjourne avec lui à Languimberg. Depuis, le camp de Blida a été entièrement évacué et les dernières affaires brûlées.

Ayo souhaiterait ouvrir un nouveau salon de coiffure en France et redevenir gérant comme il l’était au Niger. Il s’est rendu à la préfecture de Metz pour demander asile et ne sait pas quand sa requête sera traitée. Comme de nombreux autres migrants arrivés à Languimberg, il attend aujourd’hui une possible issue heureuse à son périple.

philip

– Philip –

Philip a 27 ans. Il est lui aussi nigérien et connaît bien Ayo. Il ne s’attarde pas sur les raisons pour lesquelles il a fui le Niger, mais me confie, dans un anglais parfait, qu’il n’a plus personne qui l’attend là-bas.

Pour venir jusqu’en France, Philip a d’abord pris un bateau depuis la Libye. Les gardes-côtes allemands ont néanmoins intercepté l’embarcation, et tous ont été renvoyés au Niger.

Lors d’une seconde tentative, Philip est parvenu à se rendre en Italie. Par chance, il y a croisé la route d’un homme qui lui a payé un aller simple en bus jusqu’en France. Une fois la frontière traversée, Philip a voyagé jusqu’à Metz où il y a retrouvé Ayo. Il est arrivé à Languimberg il y a 1 semaine.


Un voyage périlleux

De nombreux migrants fuient leur pays à bord d’embarcations de fortune. Pour s’assurer une place à bord, ils doivent payer une somme exorbitante à un « passeur ». Les conditions de navigation sont extrêmement rudimentaires : pas ou peu de gilets de sauvetage, bateau d’un autre temps, migrants en surnombre, vivres insuffisantes…

« Pour la seule année de 2016, environ 3 800 migrants se sont noyés en Méditerranée pour 330 000 tentatives de passage, un chiffre record selon l’ONU. Ce sont ainsi douze personnes en moyenne qui meurent chaque jour en tentant de rejoindre le continent européen et ce malgré le travail des équipes de secouristes. »

Source : lemonde.fr

mohammed

– Mohammed et Awad –

Mohammed (photo), âgé d’à peine 19 ans, a voyagé seul depuis le Soudan. Il a gagné par bateau la Libye puis l’Italie, pays à partir duquel il a rejoint la « jungle » de Calais. Lorsqu’il a été évacué, Mohammed a emprunté un bus qui l’a amené jusqu’ici, à Languimberg, bien loin de sa destination initiale. Son objectif est en effet de gagner Londres pour y apprendre la langue de Shakespeare et devenir professeur afin de transmettre un savoir. Mohammed parle assez bien anglais et s’est perfectionné lorsqu’il côtoyait d’autres migrants à Calais.

Lorsque je lui demande s’il a des nouvelles de sa famille restée au Soudan, le regard de Mohammed devient vitreux. Cela fait 5 ans qu’il n’a plus vu les siens et il ne sait pas s’ils sont toujours en vie.

Mohammed se retourne brusquement et regagne sa chambre. Notre discussion se termine de cette manière et me laisse un goût amer.

J’ai également rencontré un autre soudanais âgé de 24 ans, Awad, qui a fui le Darfour, une région située à l’ouest du Soudan. Il ne me dit rien de son pays natal, mais me parle longuement de son séjour à Calais ; il me décrit les tentes et conteneurs de fortune, mais aussi les gens malintentionnés et violents.

C’est à Calais qu’il a appris quelques mots de français, langue qu’il essaye désormais d’approfondir au quotidien.

Il n’est pas allé à l’école au Darfour, car c’est la guerre et les populations fuient les affrontements et les exactions. Un jour, si le conflit se termine, Awad retournera au Soudan parce qu’il est très attaché à ses racines.


La situation au Darfour

« Les combats font actuellement rage entre les forces gouvernementales et les rebelles dans la région de Jebel Marra au Darfour, dans l’ouest du Soudan. En 2003, des rebelles non arabes se sont soulevés pour réclamer la fin de la « marginalisation économique » du Darfour et un partage du pouvoir avec le gouvernement de Khartoum dominé par les Arabes. Depuis, les combats n’ont jamais cessé même s’ils sont parfois moins intenses.

Le conflit au Darfour a fait plus de 300 000 morts et 2,5 millions de déplacés depuis 2003, selon l’ONU, créant une situation d’urgence humanitaire exceptionnelle ».

Source : lemonde.fr

hamouda

– Abdoulkarim et Hamouda –

Abdoulkarim (à droite sur la photo) est malien et a 26 ans. Il est arrivé à Languimberg depuis le camp provisoire de Metz-Blida avec son ami Hamouda, rencontré là-bas, et 17 autres personnes. Nous discutons en français. Abdoulkarim est orphelin depuis l’âge de 8 ans et a été élevé par sa grande sœur. Il n’est pas allé très longtemps à l’école et gagnait sa vie comme mécanicien.

En avril 2015, il fuit son village attaqué par les djihadistes, ce qui amorce le début de son exode.

Abdoulkarim a traversé le Niger, la Libye puis l’Italie avant de finalement gagner la France. Il me confie d’une voix vibrante avoir vu un migrant se faire tirer dessus par les gardes-côtes nigérians. En Libye, Abdoulkarim a travaillé dans les champs pour pouvoir payer un nouveau passeur et rejoindre l’Italie. Malheureusement, le voyage ne s’est pas déroulé comme prévu puisque son bateau s’est retourné en pleine mer. Abdoulkarim a échappé de peu à la noyade. Il a la respiration haletante et les yeux grands ouverts lorsqu’il me parle de ce terrible accident. Des secouristes italiens l’ont repêché in extremis et Abdoulkarim a été hospitalisé 8 jours. Une fois remis sur pieds, il a fait du stop jusqu’en France où sa première étape fut Paris. Abdoulkarim souhaite aujourd’hui rester ici et construire une nouvelle vie.

Hamouda (à gauche sur la photo) a 36 ans et est réfugié politique. Proclamant l’indépendance du Sahara Occidental, actuellement sous le joug du roi du Maroc, il a quitté ses terres pour échapper à une énième arrestation musclée des autorités marocaines.

 « Ma seule dignité est de migrer ».

Tout comme les autres réfugiés rencontrés à Languimberg, Hamouda a emprunté une embarcation de fortune pour rejoindre l’Espagne, première étape avant la France. Il m’en parle comme de son « voyage de la mort » et me raconte que le capitaine improvisé de l’embarcation ne se repérait qu’avec l’aide d’une boussole.

Arrivé à Paris en février 2016, Hamouda attend aujourd’hui d’obtenir un droit d’asile. Le regard affirmé, il déclare une devise qui résonne dans bien des consciences comme un écho à l’espoir : Liberté, Égalité, Fraternité.


La situation au Sahara Occidental

« Le conflit du Sahara occidental, territoire situé entre le Maroc, l’Algérie au nord-est et la Mauritanie à l’est et au sud, oppose cette ancienne colonie espagnole au Maroc depuis que le Front Polisario l’a déclarée indépendante en 1976 sous le nom de République arabe sahraouie démocratique (RASD), avec le soutien de l’Algérie. Les forces marocaines et algériennes s’y affrontent entre fin 1975 et 1976, faisant des dizaines de milliers de réfugiés en Algérie.La guerre d’embuscade avec le Front Polisario prend fin en 1991. Le Maroc contrôle et administre environ 80 % du territoire, tandis que le Front Polisario en contrôle 20 % laissé par le Maroc derrière une longue ceinture de sécurité, le « mur marocain ».

Le statut final du Sahara occidental, qui figure toujours sur la liste des « territoires non autonomes » de l’ONU, reste à déterminer ».

Source : Le Monde diplomatique

Texte et photos : Camille Schneider

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