Peeple, l’application qui évalue les êtres humains

Publié le 6 décembre 2015 dans le cadre de travaux universitaires. Voir l’article.

Peeple est un projet mobile controversé, sorte de « Dis-moi quelle note tu vaux, je te dirai qui tu es ». Menacée d’extinction avant même sa sortie, l’application fut à l’origine d’une très vive polémique sur le web courant octobre. Sous la contrainte de l’opinion publique, elle dû faire marche arrière en quelques jours pour revoir intégralement son concept. Elle n’est, à ce jour, toujours pas disponible sur les plateformes de téléchargement.

Peeple ?

La version initiale de Peeple proposait de noter n’importe quelle personne, à l’image d’un produit ou d’un service, pour « aider » l’utilisateur à se faire une idée de M. ou Mme Dupont. Concrètement, on pouvait noter quelqu’un, vous ou moi, suivant un barème d’une à cinq étoiles, dans trois catégories distinctes : vie personnelle, professionnelle et amoureuse. Une fois enregistré dans la base de données, son nom et les commentaires positifs comme négatifs associés étaient impossibles à supprimer. Il était tout de même demandé de saisir un numéro de téléphone valide pour prouver « connaître » l’intéressé avant d’émettre une critique à son sujet. Celui-ci était alors informé par SMS de sa présence sur le site. Une option de géolocalisation permettait également de repérer les personnes les mieux notées vivant à proximité (histoire de vérifier discrètement si vos voisins sont des personnes fréquentables).

Les arguments avancés par les deux fondatrices américano-canadiennes, Julia Cordray et Nicole McCullough, se voulaient pourtant rassurants. Elles étaient même parvenues à soulever les fonds nécessaires au développement de l’application, soit la bagatelle de 6,7 millions d’euros . Selon leurs dires, Peeple permettait de mieux connaître ses voisins en les rendant totalement transparents -vie sexuelle incluse- pour ainsi mieux protéger sa famille des personnes malintentionnées. De plus, toujours d’après Julia et Nicole, les commentaires sur la vie intime ou professionnelle des uns et des autres n’étaient « qu’un retour » permettant à chacun, s’il décidait d’en tenir compte, de s’améliorer. En effet, chaque critique négative était envoyée par message avant d’être publiée irréversiblement 48H plus tard ; sauf si vous étiez parvenu à négocier votre note ou aviez convaincu la personne vous ayant attribué une étoile de revoir sa notation. Chantage, es-tu là ?

« Les gens font tellement de recherches quand ils achètent une voiture (…), pourquoi ne pas faire le même genre de recherche pour d’autres aspects de votre vie ? » Julia Coudray au Washington Post.

Un bad buzz immédiat

Cette idée de notation humaine n’a pas plu. La communauté web a vivement condamné l’application et retardé son lancement. Certes, des dispositifs similaires existent déjà aux États-Unis, comme Rate My Teachers qui permet d’évaluer son professeur. Pour autant, des statistiques ont prouvé que les élèves sont plus indulgents envers un(e) enseignant(e) qu’ils jugent attirant(e) . Ce principe d’opinion subjective se retrouve fatalement dans Peeple, qui permet le jugement sur l’apparence ou la personnalité à la manière d’un site de rencontre. Les personnes notées 5 étoiles sont-elles donc irréprochables sur tous les plans ? A l’inverse, une personne notée 1 étoile est-elle infréquentable ? Un tel contexte de notation favorise l’apparition d’un climat anxiogène alimenté par la crainte d’un commentaire public malintentionné et, surtout, irréversible. Les conséquences psychologiques et sociales qui en découlent sont potentiellement graves et imprévisibles, notamment chez les adolescents : dépression, isolement, sentiment d’insécurité…

Le cyber-harcèlement (« cyberbullying » en anglais) est d’ailleurs un phénomène pris très au sérieux par le Ministère de l’Éducation Nationale, qui en a proposé une définition : le terme de cyber-harcèlement s’utilise lorsqu’une personne est victime d’humiliations, de moqueries, d’injures ou de menaces physiques sur Internet. Ces formes d’attaque pourraient facilement se retrouver sur Peeple, dont l’essence brute est la diffusion d’opinions et de rumeurs plus ou moins fondées. En ce sens, l’application Gossip avait elle aussi provoqué l’effroi dans les cours de récré car permettait la diffusion anonyme de ragots. Autre problème posé par ce type d’application : la diffusion massive de messages sans aucun contrôle dessus. L’utilisateur est mis à nu et doit faire face au regard critique de personnes qu’il ne connaît pas forcément, un peu comme s’il était pointé du doigt au milieu d’une cour de récréation sans possibilité de se défendre.

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Julia Cordray faisant la promotion de son application Peeple. Source : TGF Tech News

Les sites et applications d’évaluation ont le vent en poupe

Peeple a tenté, en vain, de surfer sur la vague des sites de notation. La popularité de ce type de plateforme atteste l’importance grandissante donnée à l’opinion collective, et dont Internet en est devenu le premier vecteur. L’avis du consommateur devient incontournable et détermine de plus en plus le passage à l’acte dans de nombreux secteurs tels que la restauration, l’hôtellerie ou la cosmétique. Derrière ces sites se cachent par exemple les mastodontes américains Yelp ou TripAdvisor, qui brassent des thématiques larges et rassemblent une solide communauté d’utilisateurs (90 millions d’avis publiés sur Yelp, 250 millions sur TripAdvisor). Côté français, Blablacar donne la possibilité de noter un conducteur sur sa sympathie et sa conduite une fois le covoiturage terminé. Aujourd’hui, l’internaute a besoin d’être conseillé sur ses intentions de consommation, de savoir s’il fait le bon choix. Mais il a également besoin de se rassurer sur sa propre image, comme l’atteste la popularité d’Instagram (400 millions d’utilisateurs à travers le monde ). Malgré les nombreuses possibilités de sujets que l’on peut photographier avec son smartphone, les images montrant des visages génèrent plus de réponses positives que n’importe quels autres clichés . La course au « like » et aux compliments est bien ancrée, et certains membres de la communauté sont hissés au rang de véritables popularités à suivre (Adrianne Ho, Jen Selter, Enjoy Phoenix…).

Vers une “révolution positive” ?

L’inventivité et l’originalité sont devenues la base de notre société, tant sur le plan économique, social que culturel. Cette nouvelle société créative rassemble des citoyens qui, à travers leur imagination et leur diversité, reprennent la main sur la technique par le biais d’outils collectifs. Ces médiums font office de repères sociaux, d’espaces d’échange et d’outils identitaires qui renforcent les liens sociaux établis. La diversité créative se perçoit donc comme une multiplicité d’idées et de pratiques artistiques et technologiques inscrites dans un dialogique collectif. Les plateformes se font innovantes, tant au niveau du concept que des technologies utilisées, et se veulent ainsi au service du bien commun. Peeple, par les contributions de sa communauté, désirait ainsi offrir une transparence totale des individus pour rassurer ses utilisateurs.

« Le mot même de créativité doit être utilisé dans son sens le plus large et désigner non seulement le fait de réaliser des formes ou des objets artistiques inédits mais aussi le fait de chercher des solutions à tout problème ». Unesco, Notre diversité créatrice, 1996, p. 22.

Néanmoins, le badbuzz qu’a rencontré l’application démontre que les internautes ne sont pas encore prêts à être classifiés par catégories et évalués comme de vulgaires objets. La déshumanisation sous-entendue et les potentielles répercussions dans la vie de tous les jours ont eu raison du projet initial voulu par ses deux créatrices, qui ont depuis rebroussé chemin. A juste titre, l’originalité et la créativité sont parfois appréciées via une perspective étriquée et enclavée dans une vision culturelle donnée. Notre société occidentale célèbre l’apparence, le culte de soi et l’importance de plaire aux autres, c’est pourquoi le projet Peeple pouvait, au départ, s’y conforter et y trouver une justification.

© Texte : Camille Schneider


Sources :